Linguistique espagnole : Thèse

 

 

Position de thèse

 

Exploration du signifiant lexical espagnol

[Structures, mécanismes, manipulations, potentialités]

 

Le lexique est un des systèmes les plus complexes car il est l’un des plus difficiles à cerner. La linguistique traditionnelle a d’ailleurs souvent montré ses limites dans la quête d’une étude « systématisante » des mots lexicaux. Comment alors élaborer une méthode d’analyse la plus précise et la plus rigoureuse possible étant donné la porosité et l’échelonnement de la constitution du (sous-)système lexical ? Un des biais par lesquels il pourrait être appréhendé est la face visible du signe, le signifiant, qui déclare aux yeux des locuteurs un sens et aux yeux de l’observateur savant un possible signifié par structuration. C’est fort de ce postulat que nous nous sommes proposé d’entreprendre ce travail en application à la langue espagnole.

Nous avons ainsi, dans une première partie et un premier chapitre, posé la question de la nature du signe, de sa consubstantialité, de son unicité mais également de sa linéarité. En effet, si le rapport du signifiant au signifié est à la base de tout travail d’analyse sémiologique, la problématique de mise en liaison d’un signe avec un autre en correspondance anagrammatique notamment doit être posée. Nous avons par exemple décelé des cas simples tels rincón (« coin rentrant ») et esquina (« coin sortant ») en corrélation évidente au plan sémantique mais aussi visible au plan sémiologique par le biais de l’inversion formelle. Nous lisons [rinkón] d’une part et [eskína] d’autre part.

Le deuxième chapitre propose une étude épistémologique des différentes méthodes prenant en compte les paramètres qu’implique la forme du mot en lien avec son sens. Une des principales références utilisée est l’ouvrage Structures étymologiques du lexique français (Payot, 1986), où son auteur, Pierre Guiraud, a démontré dans une optique à la fois martinetienne et guillaumienne que l’on peut opérer de larges structurations sémantiques en partant de la forme du mot et inversement des recoupements morphologiques en prenant appui sur le sens.

Cette méthode revêt une dimension complexe : la motivation interne (iconicité, entre les sons ou les phonèmes) et la motivation externe (entre les signes). Les travaux d’Ivan Fónagy, de Roman Jakobson et de Maurice Toussaint sur la symbolique et la « significativité » des sons ou de la « submorphémique » (Didier Bottineau, Dennis Philps, Maurice Molho) ont donc été des précieux recours bibliographiques pour l’élaboration de notre propre méthode de détection et de recoupement des analogies lexicales. Nous avons également veillé à ne pas omettre un aspect du signifiant souvent peu abordé par les linguistes : sa face graphique. Nous nous sommes, pour cela, inspiré notamment des travaux de Nina Catach et avons appliqué certaines de ses déductions au lexique castillan. Nous avons d’ailleurs étendu cette mécanique à la « sphère symbolique du langage » impliquant certes la phonie mais également certaines propriétés graphiques.

Inspiré par ces analyses, nous développons dans une troisième partie une méthode de travail couplant tous ces supports d’étude afin de considérer tout ce qui peut être signifiant dans une forme donnée tant au plan qualitatif (processus articulatoire, phones, graphèmes, segments) que quantitatif (duplications, répétitions, inversions, homophonies / homographies). L’actualisation d’un mot peut en effet porter métonymiquement sur l’exploitation d’un seul de ces traits par économie et ce, à plus ou moins grande échelle.

Cette « autre » conception du signifiant amène à l’instauration d’une nouvelle notion : la saillance. Cet invariant minimal constitue un trait morpho-sémantique reconnu par recoupements. On l’identifiera en quelque façon comme unité de connotation sémiotique, théorie développée par Michel Launay (« Effet de sens, produit de quoi ? », Langage, Paris, Larousse, 1986), soit le procédé par lequel les signifiants faisant système s’invoquent les uns les autres. Nous parlons de saillance car cette « unité de connotation » résulte d’une focalisation précise opérée sur un fragment de signifiant pour le motiver et l’actualiser. Par exemple, si le verbe mascar (« mâcher ») évoque l’idée de « coupure par les dents », c’est en vertu de l’invariant {SK} associé au concept de « plan de coupe » qui le rattache à cascar (« casser, rompre »), tascar (« couper à l’aide d’une machette »), disecar (« disséquer »), escapar (« échapper »), notamment. Par ailleurs, si triscar (« tordre les dents d’une scie pour qu’elle coupe moins difficilement ») est également actualisé par cet invariant structurel, il est aussi potentiellement impliqué par la saillance {TR} liée au concept de « difficulté », en vertu de son rapprochement entre autres de trabajar (« travailler »), torcer (« tordre »), triturar (« triturer ») ou tarea (« tâche »).

 

Ainsi, dans une deuxième partie, cadre d’une application générale, nous établissons que nombre de mots commençant entre autres par le segment [gan] peuvent renvoyer à l’idée du « monde de la picaresque » mais c’est également le cas des mots contenant le segment [ang], son anagramme. Par exemple, ganforro et gamberro (« voyou »), ou ganzúa (« voleur ») sont placés aux côtés de morondanga (« chose inutile »), mangar (« faire la manche ») ou du suffixe « péjoratif » –ángano. Nous faisons ainsi la distinction entre forme et saillance du fait qu’une saillance est le résultat d’une corrélation, une forme, à l’inverse étant fixe en soi. En l’occurrence, deux formes (gan et ang) représentent un seul et même invariant saillant {nasale x vélaire} rattaché au concept général de « réduction » (ici de l’effort), résultat d’un rapport forme linéaire / inversive.

Nous établissons également des phénomènes de corrélations sémantiques entre des vocables morphologiquement proches et cernons les phénomènes cognitifs et linguistiques qui les unissent (mécanismes d’analogie). Nous remettons par là même en question les notions de synonymie, d’homonymie, de polysémie ou d’antonymie linguistiques car si deux mots ne peuvent signifier exactement la même chose, un sens identique ne peut être référé par deux termes distincts. Chaque mot se base en effet sur un point de vue qui lui est propre. Par exemple, les vocables considérés comme « synonymes » sitiar et asediar (cf. sitiar, estar) évoquent différemment l’idée d’« assiéger », le premier de façon statique et le second de façon dynamique, tandis qu’un troisième « synonyme » cercar en donne en réalité une vision plus de « resserrement », d’« enfermement » (cf. circo « cercle », cárcel « prison », ciclo « cycle », etc.) De même, le substantif oca (« oie ») se distingue de gansa (« oie ») notamment par la capacité de ce dernier à revêtir une connotation péjorative en vertu du rattachement à la structure en {nasale x vélaire} évoquée plus haut (segments gan et ang). La question de l’« antonymie » est également abordée pour une remise en cause de son statut linguistique. La source de la distinction entre ces faits de parole se situent au vrai au niveau pré-sémiotique, que nous avons nommé conceptuel et que subsume la notion de saillance.

Pour trouver les corrélations, nous utilisons un corpus riche composé de dictionnaires de langue et d’usage en vérifiant les emplois réels dans le CORDE (Corpus diacrónico del Español) ou le CREA (Corpus del Español Actual), voire même sur le moteur de recherche Google.es car ces corpus recouvrent une grande partie des textes écrits en langue espagnole.

L’analyse porte donc majoritairement sur des phénomènes de langue contemporains, mais nous analysons occasionnellement et subsidiairement certains termes employés au Moyen-Âge et au Siècle d’Or afin de mettre en lumière plusieurs procédés d’évolutions et de corrélations des signes dont a pu user ou dont continue d’user la langue espagnole.

Nous appréhendons aussi ponctuellement le lexique des idiomes parlés dans les pays hispano-américains car ils sollicitent des modes différents et un vocabulaire parfois plus motivé, car moins normé qu’en Espagne. Les structures inversives du lunfardo (comparables au verlan français), par exemple, sont exploitées en Argentine mais pas dans la Péninsule Ibérique. Enfin, nous nous référons par moments à d’autres langues telles que le français, le portugais, l’anglais ou l’allemand dans le but de mieux déterminer les propriétés des systèmes lexicaux espagnol et hispano-américains.

 

Après cette première application générale à ces systèmes divers, nous avons souhaité dans une troisième partie, éprouver différemment notre protocole méthodologique en l’adaptant à l’analyse d’énoncés poétiques dans leur sens large : mots d’esprit, étymologie populaire, lapsus, noms de marque, slogans de propagande ou publicitaires, énoncés parémiologiques. Ils constituent en effet autant de systèmes contraignants où les formes lexicales sont utilisées d’une manière spécifique et où le signifiant joue de fait un rôle majeur. Les mêmes critères sont utilisés pour l’abord de ces énoncés que pour l’analyse des termes dans leurs usages plus « habituels » car nous nous sommes aperçu qu’il s’agit en réalité d’une même mécanique bien que certains paramètres changent. Dans tous les cas, il est en effet fait usage de signifiants manipulés ou non mais toujours autorisés par le système et donc structurables.

Pour prendre quelques exemples précis, les cas de lapsus révèlent très souvent une motivation linguistique. Par exemple, le mot hinoptizar au lieu de hipnotizar a été détecté à grande échelle et devient analogiquement explicable en vertu de son rapport à l’adjectif óptico. De même, le slogan mantenga la calma, el estrés le estrella note la mise en système du substantif estrés et du verbe estrellar (guidant la formulation de la phrase) en vertu de leur analogie formelle. Toutes ces situations démontrent des emplois précis détectables par la méthode structurale et dont les résultats s’avèrent exploitables par les analystes littéraires ou les traductologues. Nous avons également abordé des cas directement liés à des aspects civilisationnels tels les sociolectes du verlan ou du vesre (Conosur et Pérou) ou, dans l'Espagne actuelle, les formes des slogans commerciaux et des noms de marques.

La fin de notre travail représente alors une synthèse des apports et des perspectives de la démarche choisie et que nous estimons applicable à d’autres lexiques des langues néo-latines ou non. Nous y proposons, outre des statistiques globales ou plus précises, des tentatives de recensements de paramétrages structuraux liés à chaque invariant. Nous faisons également part de nos premières recherches en vue de la création d’un dictionnaire sémiologique de l’espagnol qui prendra appui sur notre procédure méthodologique pour détecter les manipulations et les potentialités des signifiants lexicaux en espagnol, voire en français, et surtout en vertu de quelle caractéristique formelle qualitative ou quantitative les motivations se sont opérées dans chaque cas.

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